Au dela du regard - tous droits reserves

AU DELÀ

DU REGARD

LA FAMILIARITÉ

VISUELLE

N’ÉPUISE

PAS LA

CONNAISSANCE

D’UNE OEUVRE

Une traversée olfactive

Musée Angladon – Collection Jacques Doucet

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« L’oeuvre d’art,

                                      a son véritable

        être,

                 dans le fait,

                             qu’elle devient

une expérience. 

                     qui transforme

celui

                    qui la vit.

« Nous ne pouvons pas comprendre sans vouloir laisser quelque chose se dire. La compréhension ne se produit pas lorsque nous prétendons savoir déjà »

Hans Georg Gadamer

« Au delà du regard » est un dispositif olfactif à travers quatorze œuvres de la collection du Musée Angladon d’Avignon.

Il part d’un constat : le regard seul n’épuise pas la connaissance d’une œuvre.

 

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I. Le point de départ : une insatisfaction du voir

Regarder un tableau, c’est maintenir une distance. Le regard est frontal, il classe, il reconnaît, il valide ce qu’il sait déjà. Face à des œuvres patrimoniales, un Cézanne, un Modigliani, un Van-Gogh, le visiteur arrive souvent avec ses représentations constituées, ses références, parfois son indifférence confortable. Ce projet est né d’une conviction simple : la familiarité visuelle n’épuise pas la connaissance d’une œuvre. Comme l’écrit le philosophe Hans-Georg Gadamer (1), « ce qui est familier n’est pas nécessairement connu. » Il reste quelque chose à découvrir… et ce quelque chose ne passe pas par les yeux.

Au delà du regard est une traversée sensorielle, un dispositif olfactif et tactile à travers quatorze œuvres de la collection du Musée Angladon d’Avignon rigoureusement sélectionnées. Elle propose une entrée dans les œuvres par un autre prisme sensoriel : l’olfaction. Non pas comme illustration ou décoration du visible mais comme angle de lecture autonome, porteur d’une interprétation.

II. Le dispositif : extraire l’étoffe, construire l’ambiance

La collection du Musée Angladon est à l’origine celle de Jacques Doucet, couturier avant d’être mécène et collectionneur visionnaire. Ce fait n’est pas anecdotique : il signifie que le textile est déjà inscrit dans l’ADN de cette collection. Doucet témoigne d’un regard singulier sur les formes, les matières, les atmosphères et sur la beauté du détail qui traverse autant la couture que l’histoire de l’art. C’est depuis ce fil que le projet se tisse.

Pour chaque œuvre sélectionnée, le principe est le suivant : identifier un fragment textile représenté dans le tableau (étoffe, vêtement, nappe, voile…), l’extraire pour le faire exister hors de l’image en trouvant un équivalent matériel en termes de motif, de couleur, de texture puis lui construire une ambiance olfactive. L’étoffe parfumée est ainsi présentée devant l’œuvre elle-même. Pour la sentir, le visiteur doit s’en approcher. Ce geste d’approche est délibéré : il rompt la distance frontale du regard, il demande une proximité presque intime avec l’objet. L’odeur ne se contemple pas, elle se respire, c’est-à-dire qu’elle entre dans le corps.

C’est précisément cette propriété physiologique de l’olfaction qui fonde le projet. Contrairement au regard qui maintient le spectateur à l’extérieur de l’œuvre, l’odeur est pénétrante. Sandra Barré (2), dans ses recherches sur l’art olfactif, parle des « possibilités d’incarnation » qu’offre l’olfaction et du « rapport pénétrant » qu’elle instaure entre l’œuvre et le corps du spectateur. Ici, sentir l’étoffe, c’est entrer dans le tableau.

III. La méthode : une archéologie sensorielle à plusieurs strates

Construire une ambiance olfactive pour une œuvre n’est pas un acte intuitif pur. C’est une méthode. Pour chaque tableau, j’ai croisé plusieurs sources : la lecture visuelle de l’œuvre – couleurs, lumières, matières, postures – la recherche documentaire sur le contexte historique et socio-culturel du tableau, et l’histoire des parfums et des odeurs de l’époque représentée. Il s’agissait de ne pas commettre d’anachronisme olfactif : retrouver ce qui pouvait sentir dans cet espace, à cette époque, sur ces corps.

Cet aller-retour entre intuition et recherche est traduit par des planches d’ambiance que j’ai travaillé pour chaque œuvre : gammes de couleurs extraites du tableau, fragments de tissus, mots-clés, pistes de matières olfactives. Ces planches ne sont pas de la documentation préparatoire. Elles sont la trace visible d’une méthode de lecture synesthésique des œuvres, et sont présentées comme telles dans un espace d’exposition au coeur du Musée.

Ce processus révèle une structure que l’on pourrait appeler une stratification herméneutique : chaque strate est une interprétation d’une interprétation, et chacune laisse une trace dans la suivante sans l’effacer.

Le sujet peint s’est d’abord mis en scène, choisissant ses habits, sa posture, son expression. Le peintre (ou sculpteur) l’a ensuite traduit avec sa propre subjectivité. Je viens ajouter une troisième couche à partir de ma propre lecture de l’œuvre et introduis un changement de régime sensoriel entre les strates : les premières sont visuelles, la mienne est olfactive et tactile. Ainsi, je ne fais pas que rajouter une strate, je changes le médium de transmission.

Le visiteur, enfin, traverse toutes ces strates et produit sa propre synthèse. Gadamer (1) écrit que « l’œuvre d’art a son véritable être dans le fait qu’elle devient une expérience qui transforme celui qui la vit. » Ce dispositif met cette transformation à l’épreuve : en changeant le régime sensoriel d’entrée dans l’œuvre, je change l’œuvre elle-même, non pas dans sa matérialité, mais dans l’expérience qu’en fait chaque visiteur.

IV. La collaboration avec Meabh Mc Curtin, parfumeur chez IFF

Ce projet n’aurait pas sa pleine cohérence sans la collaboration de Meabh Mc Curtin, parfumeur au sein du pôle Art of Perfumery d’IFF (International Flavors & Fragrances), à Paris. À partir des planches d’ambiance, ces cartographies sensibles où couleurs, matières et mots-clés distillent l’essence de chaque œuvre, Meabh traduit mes ressentis en ambiances olfactives concrètes, en mobilisant sa connaissance experte des matières premières et son propre rapport sensible aux images et aux atmosphères.

Cette collaboration introduit dans la chaîne d’interprétations une strate supplémentaire, pleinement assumée : entre ma lecture de l’œuvre et l’expérience du visiteur, il y a la sensibilité d’une parfumeur qui reçoit mes intentions et les transpose dans le langage des molécules. Ce passage d’un médium à l’autre, du visuel et du verbal vers l’olfactif, n’est pas une simple traduction technique. C’est un acte créatif à part entière, qui enrichit le projet sans en dénaturer la vision. La stratification herméneutique s’en trouve ainsi étendue : l’œuvre finale porte en elle cinq regards successifs, celui du sujet, celui du peintre, le mien, celui de Meabh, et celui du visiteur.

V. L’enjeu artistique : réinventer l’œuvre par l’interprétation

Ce projet assume une position d’autrice. Les ambiances olfactives que je propose sont ma lecture des œuvres, une interprétation qui oriente, qui dirige, qui influence. La question que cela pose est réelle et volontairement laissée ouverte au visiteur : après avoir senti, regardera-t-il l’œuvre de la même manière ? Sa propre mémoire olfactive, singulière, intime, irréductible à celle de quiconque viendra-t-elle modifier l’expérience que je lui propose, ou sera-t-il conduit là où je suis allée ?

C’est en ce sens que ma démarche rejoint ce que Sandra Barré (2) identifie comme l’enjeu central de l’art olfactif : annuler la hiérarchie sensorielle sur laquelle s’est fondée l’histoire de l’art, celle qui a fait de la vue le sens de l’intellect et relégué l’odorat au rang de sens mineur, trop subjectif, trop corporel pour accéder au statut de médium artistique. Ici, l’odorat est précisément un médium de connaissance, pas un accessoire de la visite.

Ce geste a une dimension politique dans le champ de l’art : il affirme que comprendre une œuvre n’est pas une opération exclusivement visuelle et intellectuelle. Gadamer  (1) l’écrit : « Nous ne pouvons pas comprendre sans vouloir laisser quelque chose se dire. La compréhension ne se produit pas lorsque nous prétendons savoir déjà.« 

Ce dispositif olfactif est une invitation à ne plus prétendre savoir, à se laisser surprendre par ce que l’œuvre a encore à dire, par un sens que l’histoire de l’art a longtemps tu voir totalement ignoré.

VI. La dimension tactile et l’hommage à Jacques Doucet

L’expérience sensorielle proposée ne s’arrête pas à l’olfaction. Dans la salle consacrée à mon travail d’artiste invitée, un meuble présente une quinzaine de tissus à toucher librement, différentes textures, différentes matières,  prolongeant par le toucher ce que l’odorat a initié. Ce dispositif tactile complète la chaîne sensorielle : voir, s’approcher, sentir, toucher. Une progression du corps vers l’œuvre, et de l’œuvre vers le corps.

Cette même salle accueille une vingtaine de collages dans lesquels j’ai réinventé des silhouettes vestimentaires inspirées des œuvres du parcours, dans l’esprit des planches de bureau de style des couturiers, Paulette Angladon servant d’égérie, comme un fil continu entre la collection, son histoire et la mode. C’est un hommage à Jacques Doucet, couturier et collectionneur, et à Paulette Angladon qui a fait de sa collection un musée : le projet entier prend naissance dans ce geste fondateur : transformer des objets aimés en espace de partage.

(1) Hans-Georg Gadamer, philosophe (1900-2002) les citations utilisées dans ce texte sont issues de Vérité et Méthode (1960) et de L’actualité du beau (1977).

(2) Sandra Barré, historienne de l’art, esthéticienne (philosophe de l’art) et curatrice.

Les citations utilisées dans ce texte sont issues de «L’odeur de l’art, un panorama de l’art olfactif (La Lettre volée, 2021) » et d’un entretien avec Espace art actuel (2023)

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